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Décennie 1974 - 1983

Le temps de la mutation

Nous sommes encore vivants ! Qui se soucie encore de mon peuple ? Peut-on détourner le regard ?

Ces chants estudiantins parisiens firent écho aux plaintes étouffées de la population pendant la période la plus noire de l’Histoire récente du Vietnam.

Pour mon peuple

Avec des décennies de guerre en toile de fond, la situation du peuple vietnamien s’est rapidement dégradée en début de l’année 1975. A partir du mois de mars, environ un million de Vietnamiens a trouvé l’exode après le retrait de l’armée du Sud de Ban Mê Thuột, Quảng Trị, Huế, Đà Nẵng face aux offensives du Nord communiste. La panique atteignit son paroxysme peu avant la capitulation le 30/04/1975 du gouvernement sudiste de Dương Văn Minh précipitant des centaines de milliers de personnes sur les bateaux pour fuir le pays.

Dans les mois qui suivirent, d’autres centaines de milliers de personnes ayant attrait de près ou de loin à l’ancien régime républicain furent envoyées dans les camps de rééducation sans date de retour, beaucoup moururent conséquemment aux tortures, aux accidents, aux maladies et aux mauvais traitements. Des dizaines de milliers de familles furent envoyées dans ce qu’on appelait les nouvelles zones économiques pour défricher, comme des esclaves, les terres les plus arides.

Le gouvernement communiste, sous la direction de Lê Duẩn, nationalisa la vie économique ce qui détruisit l’appareil productif et entraina de graves pénuries. L’expression « manger de l’avoine » .it son apparition dans le vocabulaire vietnamien. Trois dévaluations monétaires réussirent à voler toutes les économies de la population. Les marchés aux puces pullulèrent pour permettre aux familles de trouver un peu d’argent en se séparant du peu de biens qui leur restait. Les libertés fondamentales n’existaient plus, la presse était muselée et les informations verrouillées.

En conséquence, des millions de boat-people risquèrent leurs vies pour trouver la liberté et un nombre incalculable périt en mer de Chine, ou tué et violé par les pirates. Les camps comme Pulau Bidong, Galang, Palawan devinrent des villes dortoirs pour des dizaines de milliers de réfugiés en attendant un pays d’accueil. L’aggravation continuelle de la situation tragique au pays a complètement déréglé les activités de l’AGEVP.

28 Avril 1975, des centaines d’étudiants en deuil défilaient dans le silence à travers les rues de Paris

L’événement du 30/04/1975 fut comme un coup de massue qui s’abattit sur l’AGEVP comme sur le pays entier. Une photo a été́ prise montrant des centaines d’étudiants portant le deuil qui marchèrent silencieusement le 28/04/1975 dans les rues de Paris à la mémoire des soldats du Sud et de tous ceux qui se sont sacrifiés pour la patrie. Le désarroi atteignit alors son apogée. Cette photo est aujourd’hui devenue célèbre grâce à sa large diffusion sur internet. Elle exprime la solidarité des étudiants avec le peuple vietnamien dans les heures les plus sombres. L’AGEVP garda ensuite le silence durant 6 mois pour observer l’attitude du vainqueur communiste. Fin 1975, l’AGEVP prit définitivement sa position pour la liberté et contre le régime dictatorial et cruel des communistes.

Le sort a voulu que l’événement du 30/04/1975 se produisit au moment où l’AGEVP débordait d’énergie. Le Festival du Têt de 1975 fut un grand succès, avec une organisation solide, réunissant un certain nombre de responsables expérimentés ainsi qu’un grand nombre de participants très enthousiastes. Ainsi, lorsque l’AGEVP a affirmé sa position, celle-ci combla le vide du moment. Pendant les 3 à 4 années après le 30 avril 75, alors que la plupart des organisations nationalistes avant 75 avaient cessé de fonctionner et que les associations de réfugiés vietnamiens et les organes médiatiques des exilés n’étaient pas encore formés, l’AGEVP assuma implicitement le rôle de leader en dénonçant la situation au Vietnam et en étant le porte-parole des Vietnamiens libres. Un rôle qui va au-delà du celui traditionnel d’une association d’étudiants.

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Les soirées annuelles du Têt ont été́ organisées au théâtre Maubert Mutualité, en plein cœur de Paris qui était aussi, à l’époque, la capitale des Vietnamiens libres. La soirée de 1976 ayant pour thème “Nous sommes encore vivants”, a accueilli environ 3 000 visiteurs et a été un symbole important de la détermination de la communauté vietnamienne exilée à lutter contre la brutalité du gouvernement communiste et à exiger la liberté et la démocratie.

Le journal Nhân Bản fut édité en avril 1977, avec un format et un contenu professionnels. Chaque mois, 2 000 numéros furent imprimés et envoyés dans des camps de réfugiés en Asie du Sud-Est, à des associations du monde entier et pour les vendre dans les magasins du 13ème arrondissement de Paris, devenant ainsi le principal porte-voix de la diaspora vietnamienne. Auparavant, le bulletin d’informations de l’étudiant, bien que de format extrêmement rudimentaire, était publié mensuellement depuis novembre 1975 pour percer le rideau de fer de la censure communiste après l’invasion du Sud.

25 Avril 1977 Manifestation à la place du Trocadéro pour protester contre la venue du premier ministre communiste Phạm Văn Đồng

En avril 77, des milliers de personnes ont protesté contre Phạm Văn Đồng lors du premier voyage à l’étranger d’un dirigeant communiste. Ce fut un seau d’eau froide jetée à la face du régime, alors qu’il pensait être accueilli en triomphateur par le monde entier. La manifestation de plusieurs milliers de personnes, le 29 avril 1979, place du Trocadéro, alors que la vague des boat-people atteignit son point culminant, a marqué le cœur de nombreuses personnes.

L’étau du régime communiste a aussi naturellement conduit à la formation d’organisations de résistance armée. En février 1976, le Front uni des Forces Patriotiques pour la Libération du Vietnam dirigé par Lê Quốc Túy se présenta à la presse à l’hôtel Le Méridien à Paris et reçut, deux mois plus tard, le soutien chaleureux de l’AGEVP lors de la soirée commémorative du 30/04 à la salle Pleyel. En 1983, après le lancement aux États-Unis du Front National pour la Libération du Sud- Vietnam dirigé par Hoàng Cơ Minh, à Paris, l’AGEVP participa à la création du Mouvement National de Soutien à la Résistance. Même si dans les deux cas, en tant qu’association officielle enregistrée auprès des autorités françaises, l’AGEVP ne pouvait participer directement à ces forces de résistance, nombreux de ses cadres y ont joué un rôle clé. Notamment Trần Văn Bá, président du THSV pendant de nombreux mandats au cours de cette période, qui en 1981, quitta discrètement Paris et se mit en quête d’un chemin pour prendre le maquis.

Avec mes compatriotes de Paris

La décennie 1974-1983 vit également de profonds changements dans la communauté vietnamienne libre de Paris. D’un groupe assez homogène d’étudiants à l’étranger, l’AGEVP a commencé à rassembler de nombreuses catégories de participants telles que les anciens étudiants devenus salariés, les jeunes exilés nouvellement installés à Paris, les familles de réfugiés ayant des enfants encore scolarisés au collège et lycée et les personnes plus âgées désireuses de contribuer à la construction de la diaspora vietnamienne. Outre la nécessité de lutter pour la cause de la liberté, se faisait également sentir celle de promouvoir et de préserver la culture vietnamienne.

Les activités de l’AGEVP se transformèrent pour répondre à de nouveaux besoins. En octobre 1977, la Fête de la Mi-Automne se tint pour la première fois à Paris, réunissant des centaines d’enfants et de parents. La rubrique Mực Tı́m, le coin de la jeunesse vietnamienne de Nhân Bản, fut une page très populaire du journal. La cassette musicale Lam Sơn 2 sortit avec des chansons spécialement destinées aux enfants. Le mensuel Nhân Bản recevait la collaboration régulière d’un certain nombre de grandes plumes telles que l’écrivaine Minh Đức Hoài Trinh ou l’humble auteur connu sous pseudonyme Chu Thanh Lan.

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Dans le domaine musical, certains de ses membres se mirent à composer. Le groupe des musiciens de l’AGEVP s’est constitué en 1975 et a sorti trois cassettes Du Ca 1, 2, 3 de haute qualité. En 1980, le groupe Lam Sơn vit le jour, marquant une période exceptionnellement riche de composition des chants de lutte et folkloriques au sein de la communauté des réfugiés vietnamiens. La chanson “Ai trở về xứ Việt” (message pour celui qui retourne au Vietnam) fut diffusée sur les stations de radio des camps de réfugiés d’Asie du Sud-Est, apportant un grand réconfort à ceux qui venaient d’arriver sur des rivages sûrs. Les quatre cassettes Lam Sơn 1, 2, 3, 4 démontrèrent la créativité des membres de l’AGEVP durant cette période.

Congrès des Etudiants Vietnamiens d’Europe organisé en Août 1977 à Paris

L’AGEVP a également joué un rôle proactif dans la mise en relation des associations estudiantines vietnamiennes en Europe, en organisant les premiers Jeux olympiques des étudiants vietnamiens en Europe en août 1977. Chaque année, les membres de l’AGEVP furent présents en grand nombre à ces rencontres sportives européennes, contribuant toujours activement aux activités et à l’organisation de ces jeux, avec le désir de remporter le prix du fairplay.
Il faut également citer les visites des refugiés vietnamiens nouvellement arrivés à Paris dans des camps temporaires comme Debrousse et Villers sur Marne.

En 1981, l’AGEVP a créé sa section sportive pour répondre aux besoins des jeunes, favorisant un environnement de pratique sportive régulière avec des installations spacieuses et pratiques, ainsi qu’en s’inscrivant pour concourir auprès des fédérations sportives françaises. Dès les premières années de sa création, la section sportive a rassemblé plus de 100 membres dans toutes les disciplines allant du football au volley-ball en passant par le tennis, le badminton, le tennis de table, la natation et est devenue un cadre de vie sain et vivant pour la jeunesse vietnamienne de Paris.
Il faut également citer les activités que l’AGEVP organise pour ses propres membres, comme des camps d’été́ et des excursions. En particulier, le camp du Mans, organisé en août 1975 pendant la période de grandes confusions après le 30/04/1975, bien que le cadre ait été très spartiate, cette expérience marqua profondément les jeunes participants, favorisant l’essor d’autres activités par la suite.

La marque des bâtisseurs

Qu’est-ce qui a permis l’obtention des résultats importants de la décennie 1974-1983 ? La réponse tient en deux mots : la volonté et l’effort.

Dans les années qui suivirent le 30/04/1975, l’AGEVP connut une période des plus inconfortables matériellement. La plupart était des étudiants aux ressources limitées, lesquelles disparurent quand leurs familles au Vietnam se retrouvèrent dans la tourmente. Le siège historique de la rue Monge fut confisqué par l’ambassade communiste, et ce n’était que vers le milieu de l’année 1979 que l’AGEVP s’était vue attribuer par la Ville de Paris une ancienne maison délabrée à la rue Damesme dans le 13ème arrondissement en guise de siège.

Sans la contribution des centaines de participants bénévoles et désintéressés dans les sections de spectacle, de la décoration, de la technique, de l’accueil et de l’organisation, il n’aurait pas été́ possible de réaliser des soirées du Têt d’envergure. Sans une petite équipe qui, chaque mois, pliait les exemplaires du mensuel Nhân Bản, collait les étiquettes d’adresse, triait selon les destinations pour les poster au plus vite, il serait difficile d’assurer une diffusion régulière. Tout le travail du journal, depuis la conception éditoriale jusqu’à la mise sous pli pour envoi était assuré de façon artisanale et dans un esprit de complet bénévolat.

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Mais peut-être plus important encore que le nombre, c’est le sens de l’effort de tous les membres. Cette abnégation s’était forgée depuis la création de l’AGEVP et ensuite maintenue et renforcée pendant la période pleine de défis qui a suivi le 30/04/1975. Outre le caractère bénévole évoqué plus haut, il s’agissait aussi de l’anonymat au service du collectif, comme lors des soirées du Têt, les acteurs et chanteurs n’étaient pas nommés, les rédacteurs du mensuel utilisaient un pseudonyme collectif et même de nombreuses chansons étaient signées en tant que troupe musicale de l’AGEVP. C’est l’esprit d’égalité, toutes contributions étaient précieuses et respectées, du portier dans les coulisses au président ou à la vedette sur scène.

Janvier 1978. Visite aux enfants au camp d’accueil des réfugiés à Villiers sur Marne.

Il s’agit du don de soi pour atteindre un objectif commun tout en veillant à ce que le groupe n’opprime pas l’individu. Au contraire toute personne est respectée, chacun est libre de créativité et chacun est responsable de son travail. C’est l’esprit de confiance mutuelle et le pari dans la jeunesse. C’est l’esprit d’audace, ne pas avoir d’entreprendre des choses d’envergure et nouvelles, et comme on dit “le sourd ne craint pas le tonnerre”.

Grâce à cet « ADN » de l’AGEVP, des centaines de jeunes ou moins jeunes ont travaillé ensemble de façon harmonieuse sur des projets qui ont suscité l’admiration de la diaspora vietnamienne. Cette communion résulte d’une pureté́ d’âme, de l’absence d’égoïsme, sans recherche de gloire et de profits personnels, sans considérer sa propre opinion comme supérieure à celle des autres. Cette harmonie n’est pas acquise par la pression d’un collectif sur un de ses membres, par l’obligation d’un individu à se sacrifier au nom de slogans ou d’idéologies inhumaines. En somme, quel est ce moteur qui fait fonctionner un membre de l’AGEVP ? Tout simplement l’empathie envers les autres, l’amour du Vietnam, le souhait que ce peuple soit libre et qu’il puisse vivre dans la dignité humaine.

L’héritage spirituel de l’AGEVP vient aussi de ses prédécesseurs et les réalisations des générations précédentes. On peut dire que celle de 1974-1983 a préservé́ et promu davantage ce legs. Bien que les soirées du Têt aient été poursuivies selon le cadre fixé par des anciens, elles s’étaient cependant enrichies des propositions nouvelles comme l’ajout de salle d’exposition à partir de 1979. Le mensuel Nhân Bản a porté la communication de l’AGEVP à un niveau de respectabilité jamais atteinte auparavant. Les activités culturelles se sont développées avec une créativité foisonnante. En plus, l’organisation des Jeux Olympiques des Vietnamiens en Europe a débouché sur la création d’une section sportive au fonctionnement régulier durant l’année.

Plus important encore, à travers ses activités, l’AGEVP a offert aux jeunes Vietnamiens l’opportunité de rencontrer l’idéal de servir une cause plus élevée que leurs propres intérêts et, grâce à cela, de se découvrir et de trouver en eux les plus belles des qualités humaines.

Nguyễn Như Lưu

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