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Décennie 1974 - 1983

Nhân Bản, les premiers pas

Bandeau du tout premier mensuel Nhân Bản

Juste après avril 1975, quelques uns parmi nous s’étaient repliés dans l’immeuble sis 5 rue Albert Camus dans le sud de la région parisienne pour y vivre dans le support les uns des autres. Il y avait Giáp, Lưu, Liêu, Mimi, Bá, Hải et moi-même [1]. Il semblerait que notre monde à nous s’est effondré, y compris notre passé, notre actuel et notre futur. Même sans être conscients de cet état de fait, nous nous efforcions de garder une lueur entre nous.

Dans la situation dévastatrice de notre pays – ainsi que celle de ma propre famille et de tous mes amis de l’AGEVP (Association Générale des Etudiants Vietnamiens de Paris) n’était pas meilleure – le camp d’été Le Mans en Août 1975 constituait une étincelle inattendue. Il s’avérait que le feu continuait à brûler au sein de chacun de l’AGEVP ! Quelques mois plus tard, nous nous étions réveillés lors de la fête du Têt 1976. Notre voix jusqu’alors étranglée avait jailli en un cri : “Nous sommes toujours vivants…”. Pour la première fois, le drapeau national volait devant l’assistance lorsque Bá prononçait un discours plein de grandeur d’âme, et l’hymne national eut été chanté. A partir de la fête du Têt de l’année suivante, notre conviction eût été précise, nous commencions prévoir notre futur. En mars 1977, Tố [2] se présentait pour administrer l’Association. Le nom de la liste électorale suffisait pour signifier ce que les membres souhaitaient faire : “Combattre” au lieu de laisser tomber.

Ronéotypeuse servant à imprimer le journal Thông Tin Sinh Viên, ancêtre de la revue Nhân Bản
Radio récepteur pour capter les stations ondes courtes, telles que BBC ou VOA en vietnamien
Machine à écrire Olivetti, nouvellement acquis, avec alignement automatique (mode colonne justifiée)

Avec l’idée de faire paraître un nouveau journal, le Bureau exécutif de l’AGEVP avait pour la première fois une équipe journalistique aussi garnie : il y avait Lưu, Lưu Bảo, Phúc, Dung et moi-même [3]. Juste après, nous avions obtenu l’aide de Nam et Tuấn [4]. A vraiment dire, Lưu s’était occupé auparavant du journal depuis quelques années, en particulier après avril 1975, lorsque le journal “Thông tin Sinh viên” (TTSV) imprimé de façon modeste avec la technologie ronéo, s’efforçait de paraître tous les mois, afin d’assumer un rôle hors de portée, au moment où la voix des Vietnamiens à l’intérieur du pays était étouffée et celle des Vietnamiens à l’étranger n’était pas encore constituée. Pendant cette période déconcertée, de commotion, le journal TTSV avait été un pôle indispensable, et s’affirmait : “La liberté et la démocratie n’ont jamais été aussi nécessaires qu’en ce moment. On a réduit au silence nos compatriotes, notre devoir est de parler à leur place“.

Même si l’équipe était soi-disant forte, la situation personnelle de chacun dans le groupe du journal était très faible. En dehors de Tuấn qui était encore lycéen, les autres fréquentaient les universités – ils étaient des “étudiants”, mais passait une grande partie de leur temps pour militer. Seuls Lưu et moi-même venions de finir nos études, nos salaires étaient maigres, tous les jours nous n’utilisions que le métro pour aller au travail. Mes parents venaient de quitter un camp de réfugiés pour arriver en France, ayant tout perdu, ne restant heureusement que des habits sur les épaules. Mon salaire mensuel était de 3250 francs, j’avais promis de participer à hauteur de 2500 francs, jusqu’à ce que la situation de mes parents fût meilleure. Je n’avais pas douté que, à la naissance du journal, ma situation financière se dégradait inexorablement.

La situation financière de l’AGEVP n’était pas mieux, quel type de journal allions-nous élaborer ? Ah, notre journal aurait un aspect “professionnel” – ou pour être plus exact, une certaine forme de professionnalisme avec des moyens et des collaborateurs complètement amateurs. Notre souhait semblait énorme, voire inconscient, mais nous nous plaisantions souvent entre nous : “Nous sommes des sourds qui ne craignent pas le canon, nous ne faisions que réaliser les yeux fermés ce que nous estimons devoir le faire“. Mais c’était vrai, le besoin d’un journal était réel. Dans notre pays, le gouvernement communiste voulait tout accaparer, et en France, l’ambassade du Vietnam communiste voulait tout récapituler. Elle créa à grandes pompes l’association des vietnamiens de France, insinuant que nous devions en faire partie, et leur prêter allégeance pour continuer d’être vietnamien. Leur journal – le ” Đoàn Kết” (unification) que les gens faisaient exprès de le nommer “Đàn Két” (bande de perroquets) – parut somptueusement tous les mois, tout en distribuant partout, même à ceux qui ne voulaient pas le recevoir.

Ce jour-là, dans le bar Chalet du Parc à côté de la Cité Internationale Universitaire, je disais à mes amis, comme un défi : “Đoàn Kết sortait tous les mois, nous allions faire sortir notre journal tous les mois. Eux impriment sur du papier glacé, nous allons imprimer notre journal sur du papier glacé. Eux distribuaient gratuitement et nous allons distribuer gratuitement notre journal. Eux n’avaient pas besoin de la publicité, nous non plus n’avions pas besoin de publicité !“. Il était évident que personne d’entre nous n’avait un sou en poche, mais aucun ne doutait que nous n’avions pas pu le faire. Et quelques semaines plus tard, notre journal Nhân Bản avait paru le numéro 1 le 01/04/1977, avec un grand format, sur papier glacé, technologie offset, imprimé en 1500 exemplaires puis plus tard en 2000 exemplaires, et était présent partout, au mimimum à Paris et en France.

Pourquoi nommer le journal “Nhân Bản” ? Plusieurs autres noms avaient été proposés et tous portaient des sens de luttes idéologiques radicales, seul le nom “Nhân Bản” semblait le plus faible, le plus banal, pas du tout “explosif”, jusqu’à ne pas représenter la conjoncture atroce ou l’atmosphère de lutte, seulement nous ne comprenions pas pourquoi ce nom nous avait profondément frappé. Lors d’une réunion dans les locaux Camus, Giáp se leva en brandissant son bras : “Appelons notre journal Nhân Bản“. Tout le monde était rapidement d’accord, tout simplement parce que cela constituait la distinction entre les communistes et les autres : les communistes ne savaient que servir leur idéologie, alors que nous servions l’être humain. Des dizaines d’années plus tard, en réfléchissant à nouveau, je reconnaissais que nous avions touché un profond souhait, dépassant les limites du temps, ainsi que nous-mêmes.

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Juste après son premier numéro, Nhân Bản avait tiré un coup de canon à travers son numéro 2. Phạm Văn Đồng, le leader communiste vietnamien, qui voyageait à l’étranger à cette date, devait affronter à Paris la première manifestation des vietnamiens après 1975, somptueusement organisée par l’AGEVP à la place  Concorde. En vérité, le journal Nhân Bản devait paraître au plus vite à cause de cela : pour soutenir les mouvements de lutte anti-communiste qui émergeaient de partout, et tout au long des événements catastrophiques qui détruisaient notre pays dans les années suivantes, Nhân Bản n’avait cessé de faire son devoir : informer, éclairer, exhorter, ouvrir la voie … avec une victime immédiate qui était l’ambassadeur Đặng Văn Sung, lourdement réprimandé  par Đồng, suite au camouflet infligé par l’AGEVP en cette occasion [5].

Un obstacle majeur dans la rédaction du journal était le manque d’informations. Non comme l’ère internet d’aujourd’hui, les nouvelles sur le Vietnam dans les journaux étaient rarissimes, il nous était difficile de les rassembler ou de les exploiter. Nam et Tuấn s’étaient chargés de suivre les émissions de radio comme VOA, BBC ainsi que les stations de radio en Asie, nous devions acheter un poste de radio spécial, pouvant capter les ondes courtes et attendre pendant la nuit, à cause du décalage horaire. Une partie du budget était affectée aux des abonnements des revues internationales, telles que le journal Far Eastern Economic Review édité à Hong Kong, mais les nouvelles étaient comme des gouttes, courtes, manquant de profondeur et de largeur. C’est pourquoi lorsque Bá nous amena une pile de dossiers à propos des groupes de résistants au Laos, c’était pour nous plus précieux que l’or ! Ces informations provenaient d’un bureau de renseignements d’un pays occidental, Bá avait pu “emprunter” lesdits dossiers de quelque part, et me demandait de les restituer au bout de deux jours.

Rubriques usuelles du mensuel Nhân Bản

Mais l’obstacle majeur de la rédaction du journal est peut-être le manque de nos compétences rédactionnelles. En dehors de Tuấn qui aimait écrire des poèmes, personne parmi nous n’avait une expérience en termes de rédaction, sans parler de commenter des articles. Mais on apprenait son métier qu’en l’exerçant, à partir de quelqu’un qui ne savait ni rédiger un article, j’étais obligé de prendre en charge la rédaction de l’éditorial “Lá thư Nhân Bản” (La lettre de Nhân Bản). C’était un travail forcé et en même temps un bonheur, car l’éditorial est rédigé au dernier moment, après que tous les autres articles avaient leur format définitif, sachant que le temps m’était conté. Pendant que les autres membres de l’équipe étaient en train de monter la maquette du journal, je m’isolais dans une chambre, prenais toutes mes forces pour trouver un sujet fidèle à l’esprit humaniste, et le couchait sur papier, tout en effaçant des passages pendant la rédaction, j’étais comme pris de fièvre. Certainement, je n’étais pas l’unique personne qui ignorait comment rédiger, car lorsque Vũ [6] prenait le rôle de rédacteur en chef, Vũ m’avouait avoir appris à rédiger grâce à Nhân Bản ! C’était contraire au don rédactionnel que possédait Nghĩa [7], lorsque Nghĩa participait au groupe de rédacteurs, en collaboration avec Bá dans le cadre d’une série d’articles d’analyses historiques, un chef d’œuvre publié dans la revue spéciale Têt 1980, juste quelques mois avant que Bá retournait au pays pour participer à la résistance.

Bien heureusement, grâce aux relations personnelles de Dung, Nhân Bản avait obtenu une collaboration de vrais écrivains. Comme Võ Phiến, Trùng Dương Nguyễn Thị Thái, Lê Tất Điều avaient participé dans des numéros spéciaux. Les rubriques permanentes étaient assurées par Minh Đức Hoài Trinh et Chu Thanh Lan. Le plus drôle était Chu Thanh Lan. Le premier article signé CTL et paru dès le numéro 1 est rédigé par Lưu, avec un ton satirique et humoristique, et nous nous étions promis d’utiliser ce pseudonyme à chaque fois qu’un article du journal était doté du même style rédactionnel. Au cours de cette période, l’écrivain Phan Văn Tạo envoyait à la rédaction des articles qu’il avait écrits de sa propre plume. En constatant que le style utilisé rentrait dans le cadre souhaité, nous avions associé le pseudonyme CTL à son article. Ce que nous n’y attendions pas, le mois suivant et chaque mois suivant, il nous envoyait régulièrement son article, et ainsi il devenait de manière fortuite CTL, un pseudonyme qu’il n’avait jamais choisi, mais il était fier de signer ses articles pendant plusieurs années jusqu’au jour où il fut tombé malade.

Mais nous devions dire que le noyau des rédacteurs du journal était “fait maison”. Comme dans les autres activités de l’AGEVP, les personnes qui avaient participé à la rédaction du journal gardaient le statut d’anonymat, pas nécessairement pour des raisons de sécurité mais pour préserver “l’esprit AGEVP”. Aucun participant n’est au-dessus ni en dessous des autres, personne n’était illustre ni restait dans les ténèbres, mais au contraire tout le monde coopérait ensemble dans le cadre d’un travail commun, chacun son propre style, tout ceci était chose naturelle. J’ai constaté que cet esprit perdure encore, c’est rare et appréciable.

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C’est pourquoi les pseudonymes revêtaient un caractère collégial, plus liés avec le type d’article qu’une personne spécifique. Il y avait toujours certains articles qui étaient assurés par la même personne, tels que “Nhân Bản Thi Văn” (les poèmes de Nhân Bản) pris en charge par Nghĩa, “Nửa Đùa Nửa Thật” (mi-blague mi-vrai) par Lam, “Ngẫm Chuyện Xưa Nói Chuyện Nay” (Histoires contemporaines à partir d’histoires anciennes) par le couple Danh et Vũ, “Gia Chánh” (recettes culinaires) par Mme Trạch, étaient signés avec leur pseudonyme, ces personnes n’avaient jamais considéré comme leur propre territoire. En particulier pour la page “Mực Tím” (encre violette), l’équipe responsable était composé d’écrivains adolescents : Tuấn, Tú Anh et Phương Thảo, une lectrice du journal connectée depuis les Etats-Unis [8].

Ainsi, tous les mois, le cycle de fabrication du journal se reproduisait juste dès que le numéro précédent avait été publié. Les nouvelles étaient collectées et dispatchées entre rédacteurs et les articles comportaient des ratures – directement sur papier, manuellement – et ensuite faisaient l’objet d’une dactylographie et d’une accentuation. La dactylographie exigeait toute une compétence, car pendant les deux premières années, nous n’avions qu’une machine à écrire IBM “à boule”. Pour justifier à droite la ligne d’impression, il nous fallait calculer mentalement en fonction de l’espace restant et le nombre de mots à répartir pour aboutir à la marge droite de la colonne. En 1979 nous avions acquis deux machines à écrire Olivetti ET221 dotées d’une mémoire interne, chacune coûtant environ quelques dizaines de milliers de francs, mais l’avantage était que nous n’avions plus besoin de calculer mentalement pour “l’alignement à droite”. Ensuite, l’accentuation était d’une telle complexité que seules certaines personnes, aussi bien familières avec les accents vietnamiens que munies d’une grande dextérité pour ajouter de manière régulière les accents vietnamiens en manipulant les stylos Rotring. Ce n’est pas étonnant que seuls quelques membres, bien sélectionnés, fussent affectés à cette mission.

Ensuite vient la fabrication de la maquette. Les articles dactylographiés étaient coupés en colonnes avec des ciseaux, et collés sur une plaque en carton. Les titres, en grosses caractères, n’étaient pas dactylographiés comme aujourd’hui, mais nécessitaient l’utilisation des formulaires Letraset, consistant à transposer des caractères du film plastique sur le papier par frottement. Malheureusement les caractères vietnamiens sont tellement différents des caractères français, qu’il nous manquait des voyelles, et par souci d’économie, nous devions faire des petites découpes et rapiécer les miettes, certains résultats étant drôles. Finalement, des “vides” firent leur apparition dans la surface de la plaque cartonnée, il nous fallait tout de suite un “artisan-écrivain” qui creusait ses méninges pour rédiger un article destiné à boucher ce trou. Quand la maquette fut finalement terminée, tout un chef-d’œuvre artisanal était considéré comme achevé avec des techniques les plus rudimentaires, nous étions une dizaine, poussant un soupir de soulagement. Tout le monde était fatigué, mais heureux ! Je murmurais à moi-même, demain Lundi au bureau, je me contenterais de rattraper mon sommeil  en dormant dans les toilettes.

Le lundi matin, je devais apporter la maquette à l’imprimerie. Je ne savais pas si c’était un ange descendu des cieux ou pas, à quelques pas de chez moi, au fond d’une allée se trouvait une imprimerie dont M. Benz était le patron. Ce dernier était étrangement gentil, nous facturant à petit prix et nous accordant des dettes dans la durée, tout en nous aidant sous toutes les formes. Le vendredi soir, nous ramenions chez nous des piles de feuilles de journal afin que celles-ci pussent être pliées. Le pliage du journal était peut-être l’activité la plus agitée du cycle de fabrication mensuelle du journal. Quelques dizaines de personnes, blotties dans une chambre de l’immeuble, s’asseyaient par terre, pliaient la feuille du journal en deux, puis inséraient la feuille intermédiaire dans le pli précédent, puis pliaient le journal en trois. Une fois terminé, ils enroulaient un brassard autour du journal, puis collaient les timbres, et les adresses des destinataires. Ah, le collage des timbres était bien complexe. Au cours du mois, Dung et Lưu Bảo avaient mis à jour des milliers d’adresses, les avaient dactylographiées dans des cases pré-établies dans les pages d’adresses, et faisaient des photocopies. Ces photocopies étaient ensuite assorties d’une couche de colle liquide au dos puis laissées sécher. Au moment de leur utilisation, il suffisait de découper selon les tracés pour obtenir des morceaux rectangulaires, chacun contenant l’adresse d’un destinataire. Le dos de ces morceaux était ensuite mouillé avec de l’eau, ce qui humidifiait la colle, suffisamment pour coller sur le brassard – Tout ça pour économiser les frais d’achat des feuilles autocollantes qui étaient chères à cette époque. 

A la fin de l’opération de pliage des journaux, je regardais avec horreur cet amas au sol de journaux pliés, à côté du tas de chaussures et sandales placés en désordre derrière la porte d’entrée. Les journaux étaient partitionnés selon les points d’envoi, puis mis dans les gros sacs de transport. L’envoi du journal hors de France avait créé un écho appréciable – en Amérique, Europe, Asie – ces journaux étant tapissés de timbres, laissant un petit trou pour visualiser l’adresse du destinataire. En particulier le journal destiné à Cương [9] sortait toujours du lot, non seulement parce que le nombre de timbres collés dépassait tous les autres journaux, mais aussi le fait que Cương était l’unique lecteur domicilié en Afrique. Les journaux envoyés vers les camps de réfugiés en Asie du Sud Est constituaient un réconfort et un grand espoir pour nos compatriotes retenus là bas, et lorsqu’un lecteur envoyait un courrier à la rédaction, il ne s’attendait pas que son histoire servait de catalyse pour une des chansons phare de “Văn đoàn Lam Sơn” (groupe littéraire Lam Sơn), la chanson “Thằng Bé Tát Dầu” (l’enfant qui écope de l’huile).

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Chaque séance de pliage des journaux était une occasion de vive joie indescriptible, certains parlaient et riaient sans cesse, d’autres soit discutaient, soit sortaient des blagues ridicules,  soit travaillaient sérieusement, il y en avait qui réprimandaient leur camarade de s’être trompé dans le pliage du journal, de coller les adresses ou timbres, bref il y en avait de tout. Puis arrivait l’heure d’une collation, ce fut un épouvantable brouhaha dans l’appartement. C’est pourquoi il nous fallait anticiper : le sol de notre appartement était doté d’une épaisse couche d’isolants phoniques, alors que ma femme Hương [10] avait préparé une assiette de rouleaux impériaux pour l’offrir à notre voisine du dessous, afin d’acheter son silence. L’activité de pliage des journaux était certainement parmi les activités les plus enthousiastes de l’AGEVP à cette époque et constituait un milieu idéal pour que les nouvelles recrues pussent s’imprégner de l’esprit de l’AGEVP.

Mais ce n’était pas fini pour autant, le lendemain Samedi, Vũ et Hồng Vân [11] chargés de dispatcher des journaux dans les supermarchés et boutiques vietnamiens de la région parisienne, pendant les heures de grosse affluence. Et aussi le fait d’amener à la Poste des sacs de transport contenant les journaux à envoyer, chose qui n’était pas facile car certains bureaux de poste ronchonnaient sur le fait que nous les laissions un nombre conséquent de journaux à traiter. Je me rappelle de la scène dans laquelle Dung, qui était enceinte de son premier enfant, prenait le bus avec dans les bras un gros sac, à destination de plusieurs bureaux de poste, et départageait ces journaux en petits tas afin d’éviter les grimaces des employés de la Poste. Ce n’était qu’après l’obtention difficile d’une Commission Paritaire que les choses étaient moins pénibles : les frais d’envoi étaient moins importants, les timbres étaient automatiquement imprimés sur les brassards, et les employés des bureaux de poste étaient plus contents au moment de la réception des journaux à envoyer.

En écrivant ces lignes, je me rappelle des dessinateurs de l’AGEVP qui avaient doté les numéros spéciaux Têt de Nhân Bản d’un format unique : Thục, Liệt, Trung, Linh [12]. Chaque numéro Têt du Nhân Bản constituait un chef d’œuvre artistique que chacun qui tenait le journal entre ses mains, devait contempler, tout hébété. Et aussi pour celles et ceux qui vendaient des journaux Têt Nhân Bản pendant la soirée du Têt, comment pourrais-je vous oublier ?

Finalement, les finances n’étaient pas si mauvaises. Quand je demandais à Lưu qui tenait la comptabilité du journal – plus tard remplacé par Châu [13] – Lưu m’avait répondu : “Ah, nos compatriotes qui sont abonnés au journal nous soutiennent avec des dons supplémentaires, ajoutés aux revenus provenant des ventes partout, ce qui fait que nous sommes ok, assez pour envoyer gratuitement des journaux à ceux qui veulent recevoir.

Avec ce numéro, l’AGEVP a 60 ans et Nhân Bản 46 ! Et encore dans cet article, je ne fais que rappeler les premières années. Combien sont celles et ceux qui ont contribué à bâtir ce journal, alors que je n’ai pas mentionné leur nom, ou je ne les ai jamais connus ? Il y en a plusieurs, impossible de tous les compter. Je me souviens de vous et vous remercie de m’avoir offert des plus beaux jours qu’un être humain ait pu vivre.

Phan Văn Hưng

[1] Trần Ngọc Giáp, Nguyễn Như Lưu, Đỗ Đăng Liêu, Mimi Ngô Vân Khương, Phan Văn Hưng. Trần Văn Bá et Bùi Thế Thưởng Hải ont été hébergés ici pendant une assez longue période.
[2] Lê Tất Tố
[3] Nguyễn Như Lưu, Nguyễn Lưu Bảo, Nguyễn Hữu Hồng Phúc, Phan Thị Ngọc Dung, Phan Văn Hưng
[4] Lý Hùng Nam, Đinh Xuân Anh Tuấn
[5] D’après Mme Đặng Mỹ Dung, auteur du livre  “Ngàn Giọt Lệ Rơi” (A Thousand Tears Falling)
[6] Bùi Ngọc Vũ
[7] Nguyễn Xuân Nghı̃a
[8] Trần Đắc Nghı̃a, Nguyễn Phương Lam, Nguyễn Ngọc Danh, Bùi Ngọc Vũ, bà Tào Văn Trạch, Đinh Xuân Anh Tuấn, Phan Tú Anh, Bùi Vũ Phương Thảo
[9] Nguyễn Kim Cương
[10] Phan Thị Thu Hương – Nam Dao
[11] Nguyễn Thị Hồng Vân
[12] Trần Đı̀nh Thục, Nguyễn Hồng Liệt, Trương Quốc Trung, Phạm Gia Linh
[13] Lâm Hoài Châu

Préparation pour l'expédition du mensuel Nhân Bản en 1987 (cela se passe dans les locaux de l'AGEVP et ne correspond pas à la description dans cet article)

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