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Soixante ans, l'âge de raison

Anh Nam (je fais référence ici à Đặng Quốc Nam, président de l’AGEVP de 2010 à 2014, que nous appelions tous, au bureau, “anh Nam”), pour ceux qui le connaissent, a eu la cinquantaine plutôt mouvementée.

Les aléas de sa vie lui ont peut-être fait comprendre plus qu’un autre de l’importance du cap des 50 ans, que l’AGEVP allait fêter sous son mandat. Les associations n’ont pas vocation à perdurer si longtemps; anh Nam sans doute le savait mieux que d’autres à l’AGEVP, puisque lui, naguère président de l’association des étudiants vietnamiens de Toulouse, avait vu son association quelques décennies auparavant disparaître.

Sans doute, sans son travail et celui de son bureau, quatre ans durant, l’AGEVP aurait pu connaître un sort similaire à celui de trop nombreuses autres associations de la diaspora vietnamienne.

Un ancien président m’avait dit un jour que l’AGEVP reposait sur trois piliers, le Têt, le sport et le journal; les trois bandes du logo, m’avait-il dit, étaient d’ailleurs censées représenter ces trois piliers. En 2009, lorsque anh Nam décide de revenir aux affaires, les piliers sont, c’est un euphémisme, fébriles. Le Têt n’est plus à Maubert, ni même à Issy, c’est le plus petit opéra de Massy qui désormais accueille l’événement, qui a beaucoup perdu de sa superbe. Hors des quelques familles historiques de Tổng Hội, l’événement ne parait alors plus capable de recruter de jeunes volontaires, pourtant indispensables pour pérenniser ce qui fut un temps le plus grand événement de la diaspora vietnamienne à Paris. Le deuxième pilier, le sport, bénéficiait encore de l’excellent travail des précédentes générations, qui ont permis à l’AGEVP de disposer de clubs, d’adhérents, d’infrastructures, de créneaux de sport pour le badminton, le ping pong, ou le volley. Mais hors de ces vestiges du passé, je ne crois pas exagérer en disant qu’alors, au sport, personne parmi les adhérents ne savait ce qu’était l’AGEVP, ni sans doute que les activités sportives furent créées naguère par des étudiants vietnamiens, pour permettre à ceux-ci de se réunir entre eux, et d’inviter au passage d’autres étudiants, non vietnamiens, dans la pratique du sport. Enfin, ultime pilier, le Nhân Bản, jadis réputé, lu, et reconnu, n’avait plus été édité depuis plusieurs années. Le prestigieux journal avait simplement disparu, et avec lui ses rédacteurs comme ses lecteurs. Je ne crois pas exagérer lorsque je dis qu’alors, voir la plus ancienne association de la diaspora disparaitre était de l’ordre du probable.

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Anh Nam avait rapidement compris que la reconstruction requérait d’abord des volontaires, à recruter nécessairement hors des cercles familiaux traditionnels de l’association. Pendant longtemps, armé de son bâton de pèlerin, il déambulait dans les événements de la communauté vietnamienne, à la recherche de jeunes apôtres. Comme beaucoup, je fus recruté à ce moment, au gré d’une rencontre tout à fait hasardeuse qui, je dois l’avouer, a changé ma vie. Une association survit grâce à ses membres, et par ce qu’elle apporte à la communauté. Le moment de 2009 n’était plus celui des années d’après 75 pour la communauté vietnamienne, ni celui des années 60 lorsque l’association vit le jour, et la survie de l’AGEVP alors passait nécessairement par un changement de mission.

Pendant longtemps, il s’était agi pour l’AGEVP d’être un foyer pour des milliers de Vietnamiens, à Paris, loin de leur pays; en 2010, la mission devait se diriger vers leurs enfants, français, nés en France, de parents vietnamiens. Les premières réunions auxquelles j’ai pu assister étaient, dans leur quasi-intégralité, en Vietnamien; l’association des étudiants n’avait plus guère “d’étudiant” que le nom, puisque ces réunions avaient longtemps l’air d’être des retrouvailles d’anciens sexagénaires, qui aimaient à se remémorer la grandeur du passé.

Le mandat de 2010, sous la présidence de anh Nam, fut le premier où les membres du bureau exécutif, dans leur très grande majorité, furent nés en France, avec une maîtrise plus hasardeuse du vietnamien. Les longues réunions hebdomadaires (le dimanche soir) du bureau exécutif, depuis ce mandat de 2010, se tiennent en français, symbole du changement générationnel qui s’est opéré cette année-là. “Renouveau”, voilà d’ailleurs le nom duquel s’était affublé ce nouveau bureau, pour symboliser ce changement qui s’opérait alors au sein de l’association. Il était incongru de proposer des cours de vietnamien, dans les années 80, lorsque la majorité de la communauté vietnamienne parlait mieux le vietnamien que le français; il devenait indispensable d’en enseigner les rudiments lorsque le nouveau public, jeune, avait un besoin de redécouvrir, notamment par la langue, la culture et l’identité vietnamienne.

C’est sous ce sceau que s’est faite la reconstruction de l’association, qui a vu sous les deux mandats du bureau “Renouveau” une série de nouvelles activités et d’événements pour promouvoir auprès des plus jeunes la culture vietnamienne. Les cours de danse, de cuisine, le tutorat, le camp d’été, la foire du Têt ont été autant d’événements ou d’activités que je suis heureux de voir perdurer aujourd’hui, plus de dix ans après; ils furent tous des réalisations de ces années de reconstruction. Le Nhân Bản fut réédité ces années-là, et la nouveauté fut qu’il incorpora un nombre grandissant d’articles en français, pour le jeune public plus familier avec cette langue que le vietnamien. Il fut même un temps question de lancer une activité humanitaire, qui hélas à mon grand regret n’a jamais réussi à prendre.

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L’association non seulement a survécu, et c’est avec joie que je vois qu’au tournant des soixante ans, l’association parait suffisamment solide pour perdurer encore au moins plusieurs décennies. Du bureau exécutif de ces années de reconstruction, il ne reste plus grand monde aujourd’hui encore actif, la plupart d’entre nous sommes devenus à notre tour des anciens, par ailleurs assez peu actifs. C’est mieux ainsi : l’association perdure parce qu’après nous, une génération de plus jeunes Vietnamiens s’est sentie suffisamment investie du devoir de faire vivre la mission de l’AGEVP auprès de la communauté vietnamienne de France.

De mon temps à l’AGEVP, la question du drapeau avait fait l’objet de grandes querelles entre les anciens (les bureaux exécutifs précédents) et les nouveaux (les membres du bureau exécutif « Renouveau » des années 2010-14). Les premiers avaient inscrit dans des statuts revisités en 2010, lorsqu’un bureau rajeuni avait repris les rênes de l’association, le rôle et la mission de l’AGEVP dans la défense du drapeau jaune à trois bandes, symbole de liberté et de démocratie. Ils avaient poussé à la création d’un comité consultatif, pour continuer à guider le cap idéologique de l’association sous le nouveau plus jeune bureau. La querelle a parfois pu être vive et houleuse, et beaucoup ont reproché à notre nouvelle génération de ne pas faire le nécessaire devoir de mémoire. Même animées, je pense tout de même que ces querelles ont contribué à faire grandir l’association; de tels débats et discussions sont nécessaires pour faire vivre génération après génération une diaspora. C’est en vrai lorsqu’elles cessent, que le désintérêt gagne du terrain chez les plus jeunes, qu’il faut plutôt s’inquiéter.

Depuis dix ans que je vis au Vietnam, j’ai une perspective plus large sur cette question, qui est restée comme un point d’achoppement entre la deuxième et la troisième génération de Vietnamiens de France. Il est, au Vietnam, de très nombreux Vietnamiens qui souhaitent une transition démocratique, post communiste; je peux affirmer en revanche qu’il n’est personne qui souhaite qu’on ressuscite le drapeau jaune à trois bandes. Les anciens ont raison, mille fois raison, de rappeler le nécessaire devoir de mémoire, pour honorer ceux qui ont combattu avec courage pendant une guerre qu’il faut rappeler qu’elle fut civile. L’association devra continuer, comme elle le fait, à ainsi rappeler ce que fut la république du Sud Vietnam. Mais l’avenir, au Vietnam, et sans doute au sein de la communauté vietnamienne en France, s’écrit sans le drapeau, qui doit rester une pièce d’histoire. On ne peut en faire un symbole ni de la démocratie, ni de la liberté; les partisans de la démocratie au Vietnam, jeunes, courageux, veulent se tourner vers le futur, pas le passé. Le drapeau jaune n’est pas pour eux un symbole de démocratie; or ce sont eux qui portent à leur risque et péril le combat pour la démocratie au Vietnam demain.

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Les étudiants vietnamiens de France, j’en connais, sont pour la plupart plutôt partisans aussi d’une transition démocratique pour le Vietnam; pourtant ils ne veulent pas faire partie d’une association qui fait du drapeau jaune du sud un étendard; l’UJVF, notre concurrente, devient pour eux l’association vietnamienne en France par défaut. La question fut un temps, pendant mes années au bureau, de savoir si ces étudiants du Vietnam, qui venaient étudier en France faisaient partie de ceux envers qui l’AGEVP avait une mission; il appartiendra aux futurs bureaux d’en décider, je peux simplement affirmer que notre position sur le drapeau les empêche de nous rejoindre. Quant à la nouvelle génération de Vietnamiens en France, il me paraît plus urgent de l’aider dans ses questionnements identitaires, et à comprendre ce qu’est le Vietnam.

Il faudra continuer à réfléchir au devenir de la communauté, notamment lorsqu’une nouvelle génération, métissée, nées de parents nés eux même en France, voudra comprendre d’où elle vient. Le drapeau et le devoir de mémoire ne peuvent et ne doivent pas être la seule réponse que nous apporterons à ce questionnement identitaire. Plusieurs, beaucoup, de notre bureau exécutif, ont entre- temps eu des enfants, français, d’origine vietnamienne, métissés. Il faut souhaiter qu’ils trouvent, à leur adolescence, encore une association qui permet de faire vivre, chez cette quatrième génération, le sentiment d’appartenance à la communauté vietnamienne. L’AGEVP aura vocation à perdurer tant que sa mission, en France, aura du sens pour des générations de jeunes Vietnamiens.

Nguyễn Lương Hiền