Décennie 1964 - 1973
Un regard sur l'AGEVP d'il y a 40, 50 ans (Partie 1)
Ce texte est une modeste contribution à l’appel de certains camarades qui s’efforcent de retranscrire l’histoire de la grande famille de l’Association Générale des Etudiants Vietnamiens de Paris (AGEVP ou Tổng Hội), lieu rassemblant tous ceux partageant un idéal commun pour la nation vietnamienne. Les commentaires qui s’y trouvent reflètent l’opinion personnelle de son auteur.
Je fais partie de la génération d’étudiants arrivés en France en 1964.
Le hasard m’a fait participer au premier camp d’été organisé par Tổng Hội en 1965 à l’issue de ma première année d’études à Versailles. A ce moment-là, j’ignorais ce qu’était l’AGEVP et c’était donc ma première rencontre avec l’association. Ce n’est qu’en 1967 après mon admission à l’Ecole des Ponts et Chaussées et mon emménagement dans la maison Laos-Vietnam à la Cité Internationale Universitaire de Paris que j’ai pu vraiment faire la connaissance de Tổng Hội.
Durant les années 1967-1968, je deviens de plus en plus actif au sein du Comité des représentants de la maison Laos-Vietnam et ai pu ainsi nouer des liens d’amitié avec des membres du Bureau Exécutif de Tổng Hội. J’ai commencé à prendre part aux activités de l’association. N’ayant pas de talent particulier, je n’ai fait que venir aux répétitions de chants et m’engager dans la chorale du Tết. Il faut avouer que la tâche est plus qu’aisée car chanter faux semble ne pas être un problème pour la plupart. A l’été 1968, j’ai participé au camp d’été de Tổng Hội en Italie. Je me souviens qu’à l’époque, certains étudiants comme Lê Phương Mai venaient de Suisse et d’autres comme Hạnh Quỳnh venaient de Belgique. Cela démontrait que la renommée de Tổng Hội ne se limitait plus à la région parisienne. L’été fini, je n’ai pas pris place dans la liste de Nguyễn Xuân Nghĩa dans les élections pour le Bureau exécutif. Comme quoi, ma contribution n’est pas à proprement parler très dynamique et se résume à quelques répétitions avec la chorale du Têt.
L’Association Générale des Etudiants Vietnamiens de Paris est née dans un contexte assez difficile en raison de l’activité envahissante des communistes et de leurs sympathisants à Paris. L’intelligentsia française, majoritairement gauchisante et lestée du poids d’une défaite dans la guerre coloniale, s’est crue obligée d’observer une certaine repentance; elle oublie toute impartialité pour orienter l’opinion publique dans une direction très favorable au gouvernement de Hanoi.
N’oublions pas que dès sa prise de pouvoir à son retour au pays, M. Ngô Đình Diệm a exigé de la France un retrait rapide du Sud-Vietnam pour ne conserver qu’un minimum d’intérêts économiques et culturels. Ainsi dès le début, vis-à-vis du milieu français, la République du Vietnam subit une mauvaise réputation et s’est vue acculée dans une position politique défavorable au contraire de son adversaire communiste.
Des propos dénigrants comme « Américano-Diệm » ou « Népotisme » ont rapidement émergé. Non seulement le gouvernement Diệm n’a pas trouvé de solution pour contrer ces calomnies mais au fil du temps, ses propres actes ont donné à ces dernières plus d’épaisseur et plus de réalité.
A cette époque, l’ambassade a parrainé une Association Générale des Etudiants menée par M. Tống Song cependant, seule un faible nombre d’étudiants a suivi tandis qu’une grande majorité l’a boycottée car elle considère Tống Song comme un valet de l’ambassade et par conséquent, du régime de Diệm 1.
En 1963, la crise bouddhiste a éclaté avec des manifestations dans les rues, aboutissant à l’auto-immolation du vénérable Thích Quảng Đức, provoquant une condamnation mondiale de Saigon. On peut mesurer l’atmosphère anti-gouvernementale en constatant qu’il suffit d’un rassemblement à l’institut Franco-Vietnamien pour perturber facilement la conférence du député Hà Như Chi, représentant de Madame Nhu lors de son voyage de « détoxification » de l’opinion à Paris. Le gouvernement Diệm était alors accusé fortement de répression envers les bouddhistes.
Le point final est apporté par un coup d’état et les frères Diệm et Nhu ont été exécutés avec la bénédiction de Cabot Lodge, ambassadeur des Etats-Unis. Certains considèrent cet événement comme le point de départ de l’effondrement en 1975. Ils n’ont pas complètement tort même si d’autres causes directes ou indirectes pourraient également intervenir.
L’Histoire jugera les mérites ou les fautes du président Ngô Đình Diệm. Evidemment, les aspects positifs et négatifs seront révélés mais nul ne pourra ignorer la contribution majeure du défunt président dans l’édification de la République. Il a transformé et stabilisé une société sortant à peine de la colonisation, encore sous-développée et écartelée entre des factions religieuses et des milices locales telles le Bình Xuyên tandis que la menace de chaos voire de désintégration est encore prégnante depuis le départ des anciens maîtres coloniaux.
Coup d’état du 1/11/1963. Photo prise à Saigon, à l’angle des rues Lê Thánh Tôn et Pasteur.
Le coup d’état du 1er Novembre 1963 conduit à 18 mois de crise et de troubles politiques à Saigon. A peine après 3 mois au pouvoir, les principaux généraux initiateurs comme Trần Văn Đôn, Lê Văn Kim ou Tôn Thất Đính ont dû lâcher prise suite à un « ajustement interne » lancé par le général Nguyễn Khánh 2.
Pour l’ancien ambassadeur Bùi Diễm, « en fin de compte, à la place de Diệm, une bande de généraux dénués d’expériences et de bon sens politique a pris le pouvoir, s’est entre-déchirée puis quelques mois plus tard s’est fait subtiliser le pouvoir par un autre général, tel un spectacle de clowns sur scène » 3.
A l’époque vice-premier ministre chargé des Affaires culturelles et sociales, le général Đỗ Mậu raconte : « Je préconise qu’il faut recréer une position proactive pour les étudiants et la diaspora afin de détruire le prestige de Hanoi en France. En 1964, j’ai proposé au gouvernement Nguyễn Khánh d’augmenter le nombre d’étudiants en France tout en réduisant leur nombre aux Etats-Unis et en Australie… Au début, certains ministres se sont opposés à ma proposition de crainte d’une perte importante de devises… Mais in fine, le général Khánh et certains membres du gouvernement ont estimé nécessaire la lutte anti-communiste en France et ont approuvé le départ de plus de 800 étudiants, la plupart étant formée dans les établissements secondaires locaux vietnamiens et non plus dans les écoles de la filière française comme auparavant » 4.
C’est ainsi que l’année 1964 est devenue particulière avec l’arrivée inédite d’un grand nombre d’étudiants en France. Parmi ceux-ci, gageons que certains ont participé à l’Assemblée constitutive du premier Bureau exécutif, contribuant à la création puis à l’essor de l’Association Générale des Etudiants Vietnamiens de Paris.
L’ennui c’est que le « spectacle de clowns » ainsi nommé par Bùi Diễm a perduré pour se clôturer finalement en tragédie pour le Sud en 1975. En Novembre 1964, le général Nguyễn Khánh a rendu le pouvoir à un gouvernement civil dirigé par M. Trần Văn Hương. Ce gouvernement a tenu à peine 3 mois avant d’être remplacé par un autre dirigé par M. Phan Huy Quát le 27 janvier 1965. Ce dernier, n’ayant pas pu stabiliser la situation, a dû démissionner et céder le contrôle du pays à l’armée le 5 Juin 1965. Durant ce laps de temps, le général Khánh, qui s’est retiré pour devenir président du Conseil militaire, a de nouveau été renversé par Lâm Văn Phát, Phạm Ngọc Thảo et Nguyễn Bảo Kiếm 5 et a dû prendre le chemin de l’exil le 24 Février 1965.
Le Conseil militaire a alors installé le général Nguyễn Văn Thiệu en tant que Chef d’état avec le titre de Président du Comité National de Direction et le général Nguyễn Cao Kỳ en tant que Premier ministre avec le titre de Président du Comité Exécutif Central. Le 24 Juin 1965, en conférence de presse, le gouvernement Kỳ déclare l’état de guerre et dans la même année rompt les liens diplomatiques avec la France, interdisant de fait tout départ d’étudiant en France.
Il a fallu s’attarder un peu sur la situation politique à Saigon durant cette période car elle a certainement eu un impact majeur sur l’histoire du Sud-Vietnam. Nous devons nous rappeler que 2 bataillons de Marines américains ont débarqué à Da Nang sans informer au préalable le Premier ministre Phan Huy Quát alors en exercice. Cet événement a écorné la légitimité du combat des nationalistes vietnamiens et a été une des raisons de l’effondrement du Sud 6.
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Bùi Ngọc Vũ
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